mercredi, mai 28, 2008

Regarde


Dans une cour de récréation, il y a quelques années.

La petite fille est fière de ses nouveaux escarpins rouges que sa maman lui a offert le matin même. Ils claquent de leur bruit nouveau sur le sol tandis que ses longs cheveux s'élèvent dans le ciel. Avec quatre autres fillettes, elle joue à la corde à sauter, entre fous rires et vacarmes d'écolier.

"Regarde !"

Bien plus qu'une voix, c'est un murmure très lointain. Une légère brise qui secoue la cime des arbres. Un rayon de soleil inattendu qui aveugle quelques instants le regard de l'enfant. Puis un bruit sourd qui déchire la voûte céleste.

La petite fille regarde passer l'avion dans le ciel en suivant la trace de craie sur ce grand tableau bleu puis retourne jouer avec ses camarades.


Un été sur la plage

La fillette s'acharne sur son château de sable, maintes fois détruit par les vagues houleuses. Elle se recule un peu puis replonge ses mains dans l'eau bourbeuse. Les flots l'éclaboussent encore alors qu'elle avait presque trouvé un rempart à ce ressac débordant.

"Regarde !"

Le chuchotement se perd dans le chant de l'écume. Une vague plus haute que les autres qui vient narguer l'horizon. Des diamants de lumière qui perlent le long des coulées torsadées et au plus profond de ses yeux émerveillés. Puis un bourdonnement étouffé, exhalé dans le ciel.

La petite fille regarde passer cet étrange oiseau, semant derrière lui quelques mots de propagande écrits sur une banderole légère. Elle ne distingue pas vraiment le message, ni le "VIENS VOLER" que semble lui murmurer l'avion de la plage.


Dans un avion de ligne

Assise au hublot, la petite fille ne cesse de regarder les nuages. Elle s'amuse à y trouver des animaux, voire même des visages gracieux. Son regard flâne ainsi de forme en forme, se laissant porter par cette formidable invitation au voyage.

"Regarde !"

C'est une mélodie bien plus qu'une parole. Un geste avenant et délicat. Une main tendue vers elle, prête à lui offrir ses plus beaux rêves sur un plateau d'azur.

La fillette regarde l'hôtesse qui lui sourit. Un instant suspendue à ses yeux, elle semble y lire l'histoire de toute une vie. La petite fille comprend le langage des diamants. Elle voit dans ces prunelles un monde constellé de bleu et de brillant. Elle peut même apercevoir la clarté des étoiles et le soleil éclater au firmament.


Dans un avion de ligne, en 2008

Nous faisons route vers Beyrouth, une escale que nous n'aurons malheureusement pas l'occasion de découvrir. En effet, les événements récents ont obligé les services de sûreté de la compagnie à prendre des mesures drastiques pour ses équipages et donc à interdire tout découcher en zone sensible.

Le Boeing 777-300 déborde de passagers. Certains se rendent au Liban pour affaires tandis que d'autres rentrent tout simplement chez eux après quelques jours de vacances en France.

"Regarde !"

La cabine s'est endormie après un petit déjeuner copieux. La voix se révèle être un nouveau sourire insistant, celui d'une petite fille qui me regarde silencieusement. Son hublot laisse entrevoir quelques rayons du soleil qui viennent ébouriffer sa chevelure déjà couleur or.

Je m'approche d'elle et de sa maman puis nous discutons un instant de leur voyage et des quelques jours qu'elle a passé en famille à Paris.

Ayant une idée, je lui promets de revenir très vite.

Nos pilotes viennent également de terminer leur repas. Depuis le cockpit, la vue sur le ciel est saisissante. Le bleu fusionne avec le blanc des nuages en projetant le beau temps à l'infini. Ma requête ayant été accordée, je cours chercher la petite fille pour lui faire visiter ce monde presque irréel, cet univers de lumière sans fin où les bonheurs sont simples et innocents.

La petite fille ne comprendra peut-être pas tout de suite pourquoi elle souriait en sortant du poste de pilotage. Ni pourquoi, en me souvenant de mes escarpins rouges, je lui souriais à mon tour.

Du haut de mes 36 ans, même si mon rêve le plus fou est exaucé, je continue de sourire pour les enfants, et même pour les plus grands.

Car les rêves parlent. Il faut juste savoir les écouter.

vendredi, janvier 25, 2008

Il était une fois...


Il est 5 heures du matin à Charles de Gaulle. Les passagers du hub parisien n'ont pas encore envahi les comptoirs de l'aéroport, exhalant pour seul souffle de vie quelques uniformes marines flânant sur les tapis roulants. Roissy s'éveille doucement.

Le vol de Nouakchott est estimé à 5h37. Assise devant la salle d'arrivée du terminal 2E, je décompte les minutes en buvant un café bien chaud. Je suis en avance.

Deux accompagnatrices d'Aviation sans frontières doivent me confier Fatimata, petite fille de 6 ans, gravement brûlée lors d'un accident. Le dossier reçu par la poste quelques jours auparavant ne cite en rien les circonstances du drame mais insiste sur les soins réparateurs urgents à prodiguer en Europe.

Je l'imagine apeurée, très fragile.

L'écran de contrôle du terminal me signale que l'A319 Dedicate est posé. Puis mon téléphone portable sonne, puis la rencontre a lieu.

La petite est affaiblie, très atteinte par ses brûlures. Mais elle ne bronche pas, adopte même une attitude sobre et discrète.

Elle vient de voyager avec deux autres enfants mauritaniens qui eux, vont poursuivre leur voyage vers Genève pour y subir diverses interventions cardiaques.

La séparation se fait sans peine. Bises et câlineries d'au revoir sont un interlude à une nouvelle mission. La mienne, que je dois mener à bien avec toute la tendresse et toute l'attention possible.

Nous partons à Madrid. L'hôpital universitaire des grands brûlés de Getafe attend Fatimata pour un séjour de trois mois.

J'enrage de ne pas savoir parler sa langue maternelle. Elle ne parle pas non plus français et reste forcément silencieuse à toutes mes questions.

D'instinct, je lui tends la main et sans aucune hésitation me la prend, me serrant fort. Si seulement j'avais vu pu effacer d'un revers de cette même main toutes ses blessures... Mais elles sont bien là, traces d'une fatalité qui tel un couperet, peut s'abattre sur tout et sur tout le monde à n'importe quel moment.

Fatimata a dû souffrir le martyr et ses yeux sombres semblent voilés d'une douleur silencieuse, l'empêchant de voir aujourd'hui le monde en couleurs.

Cette fois-ci, me souvenant de mon premier convoyage et de l'achat pour une enfant qui ne savait pas lire d'un livre complètement obsolète, j'ai apporté un cahier de coloriage et un paquet de gros feutres allant du gris clair au rouge le plus vif.

Ce n'est qu'une fois les filtres de police passés et une fois installées devant la porte F30 que je sors les crayons magiques. Je lui énumère les couleurs et elle les répète après moi, tout en souriant du précieux cadeau que je viens de lui faire.

Plusieurs avions moyen-courrier sont parqués juste devant nous. Il est déjà 8h30 et le ciel est chargé du poids des rayons du soleil qui peinent à percer la couche soudée. De jolis liserés oranges délimitent ainsi un horizon nébuleux mais prometteur de beau temps.

Fatimata se lance alors dans son inspiration créatrice et s'acharne sur le feutre bleu en coloriant le ciel d'une des images du carnet.

Une heure plus tard, nous décollons de Roissy à bord de l'AF1300. L'A321 s'envole dans un froissement léger, tandis que la fillette continue de colorier.

Tout autour de nous n'est que bleu. Les sièges, le ciel... Les conversations des passagers alentour s'effacent peu à peu pour laisser place aux murmures du ciel. Fatimata a le regard qui rit, nous sommes coupées du monde extérieur.

Terre des hommes Espagne nous attend à Madrid pour prendre le relais et continuer de combler la petite fille.

Nous nous quittons rapidement, dans un immense sourire. Fatimata s'éloigne, tenant dans sa main le cahier de son destin, tout empli de couleurs et le regard tout aussi brillant de vie.

Quelques heures plus tard, alors seule, le visage adossé contre un hublot, je laisse mes yeux vagabonder dans tout ce bleu. L'A320 qui me ramène vers Paris croise plusieurs autres avions sur sa route. Ils laissent derrière eux des traces blanches, figures striées dessinées au feutre blanc de réacteur bariolant une voûte céleste plaisamment monocorde.

J'essaie alors d'imaginer combien d'autres enfants sont en train de colorier le monde qui nous entoure et l'idée que les avions puissent aider à rendre leur existence meilleure me ravit.

Il était une fois un avion, un feutre bleu et une petite fille...

mardi, décembre 18, 2007

Le Monde


Mohamed est en train de lire "Le Monde". Il butte sur les mots, se reprend, insiste encore. C'est la seule lecture que j'ai reussi a lui trouver avant notre envol pour Marseille au depart de Roissy.

Il faut dire que la mission a ete quelque peu chamboulee et ce, a plusieurs reprises. Je devais l'accompagner lundi dernier puis un souci de visa senegalais en a decide autrement. Tout est annule puis tres vite, l'association me rappelle jeudi pour me demander si je suis partante pour le raccompagner vendredi matin.

Jean-Nicolas, benevole egalement, part le chercher a Dakar la veille mais une panne sur l'avion l'oblige a rester sur place... le convoyage est maintenant prevu le vendredi soir a 21h00 par le dernier vol pour MRS.

Je ne cesse de regarder ma montre devant le terminal 2E de CDG en attendant le jeune homme de 17 ans.

L'association m'avait un peu alerte sur son age... "C'est un grand garcon, et parfois a cet age-la, ils sont tentes de s'enfuir... j'espere que ca ne vous genera pas de partir quand meme."

Fait etrange, la seule chose qui m'obsede a cet instant, c'est de savoir ce que je vais lui ramener pour rendre son voyage un peu plus agreable. J'appelle le premier convoyeur quelques jours auparavant et celui-ci me rassure: "Je m'en occupe. Je lui trouverai un livre ou un bon magazine sportif sur place."

Oui mais avec tous ces changements de programme de derniere minute, le magazine est un lointain souvenir.

Mohamed arrive enfin a 20h00; nous n'avons plus le temps de lui trouver la lecture adequate.

L'enregistrement pour Marseille est deja lance. Nous sommes au 2E et devons cavaler au 2D pour ne pas rater le vol.

Mohamed souffre d'un grave probleme cardiaque et vient en Europe pour se faire operer et recevoir une nouvelle aorte. Son sourire ne revele par contre rien d'autre que beaucoup de gentillesse et une impatience certaine de retrouver "son papa d'accueil" comme il dit.

Je lui demande comment se sont passees ces quelques heures d'avion a bord du long-range, s'il est fatigue ou s'il a besoin de s'arreter aux toilettes... Il est en forme et se sent pret a marcher vite pour s'envoler encore un peu plus sur les tapis roulants de Roissy.

A 20h20, nos billets sont controles, checkes et une fois la carte d'embarquement en poche, nous pouvons nous rendre en porte non sans avoir brave les interminables files d'attente aux filtres de securite. J'essaie tant bien que mal d'eviter qu'il ressente de l'impatience en lui expliquant pourquoi nous devons enlever nos chaussures, nos ceintures, et parfois meme nos soutien-gorge a armature metallique sur certaines escales americaines ! Il n'arrete pas de sourire, peut-etre en se disant que sa convoyeuse du jour est quelque peu perturbee ! Les passagers se trouvant derriere nous sourient egalement, distraits par notre conversation.

L'avion decolle un peu plus tard que l'heure prevue. Mohamed est assis au hublot et ne cesse de regarder dehors, les lumieres de la banlieue parisienne puis les nuages qui nous enveloppent quelques instants. Il aime beaucoup prendre l'avion.

Je cherche activement dans les poches des sieges devant nous pour verifier qu'un precedent voyageur n'a pas oublie une quelconque revue interessante. Il n'y a que l'Air France magazine qu'il a deja eu le temps de feuilleter sur le vol Dakar-Paris quelques heures plus tot.

Mohamed est donc en train de lire 'Le Monde", faisant des efforts considerables pour me contenter et en quelque sorte me demontrer que ce n'est peut-etre que l'intention qui compte.

Non loin de nous, une jeune demoiselle est en train de faire ses devoirs sur un cahier d'ecolier. Je me souviens avoir vu sa maman a l'enregistrement, lui souhaitant un bon week-end avec son pere.

Mohamed continue sa lecture assidument tout en souriant devant des mots comme "conjoncture", 'reforme' ou encore 'administration". Je sens presque battre son coeur de joie en decouvrant ces enchainements de lettres biscornus et en apprenant ces nouveaux mots que je tente de lui expliquer simplement.

Nous ne faisons pas que faire passer le temps a bord des avions. On peut grandir, ou tout simplement vivre.

L'equipage est affable et passe plusieurs fois nous voir pour acceder a toutes nos requetes. Nous nous fondons dans la masse sans rien demander de plus. Une boisson et un biscuit sont suffisants pour accompagner notre beatitude d'etre la-haut.

A Marseille, je suis surprise de voir autant de monde de l'association etre venu nous accueillir. Le papa d'accueil est la ainsi que plusieurs autres personnes qui tenaient absolument a me remercier d'avoir accepte d'accompagner Mohamed malgre une logistique confuse.

"Ce n'est qu'une petite goutte d'eau", leur dis-je...

"C'est peut-etre ainsi que nous pouvons rendre le monde meilleur", me repond une des personnes presentes.

Apres les avoir tous salues chaleureusement et non sans avoir souhaite un tres bon sejour a Mohamed parmi sa nouvelle famille pour quelques mois, je me suis eloignee discretement, laissant le jeune homme et son enthousiasme loin derriere moi.

Une fois arrivee dans ma chambre d'hotel, j'ai longuement reconsidere cette petite goutte et la signification de ces quelques heures offertes a la bonne cause.

J'ai alors repense a nos avions, a tous ces passagers qui voyagent avec nous, a leurs moments a bord, a tout ce que nous pouvons faire pour rendre ces instants de vie un peu plus agreables...

Je me suis alors endormie en souriant jusqu'aux confins de mon immense bonheur de voler.

Susana pour Aviation sans frontieres et Terre des hommes,
PNC Air France.

jeudi, octobre 11, 2007

C'est l'histoire d'une âme


La nuit défile sous nos ailes et avec elle, les rêves de nos passagers. La fin d'un repas copieux a enveloppé toute la cabine du triple 7 dans un silence feutré. Le décor est figé; tout le monde dort, ou presque. Seuls quelques PNC vont et viennent doucement dans les allées.

Etoile parmi les étoiles, l'avion fend l'obscurité paisiblement, filant sur sa route, constellée de quiétude et sérénité.

Le ciel est noir comme l'ébène et laisse deviner un horizon voilé par de légers nuages. Accoudée au hublot de porte en face du galley, je laisse mon regard se perdre dans le tourbillon étoilé en songeant aux lointaines contrées qu'il pourrait bien abriter.

Quelques heures plus tard, alors que le soleil peine à filtrer en deça d'une brume volontaire, le Boeing se pose en atterrissage automatique au creux d'un doux tapis cotonneux.

Nous sommes en Amérique du Sud, en plein automne, et le spectacle alentour est féérique. Seules les cîmes des arbres et les clochers des églises sont visibles au travers des nébulosités matinales. Le paysage se révèle ainsi dans de délicats tons gris dénotant d'un jour en train d'éclore doucement.

Le trajet de l'aéroport au centre ville s'effectue ensuite dans une torpeur diffuse. A peine installés, certains collègues s'endorment dans la navette sans autre volonté que celle de s'abandonner au sommeil après ces 13 longues heures de vol. D'autres se laissent bercer par la musique de leur ipod comme pour mieux accompagner leur somnolence et encore d'autres discutent avec engouement de leurs projets d'escale.

Mon regard songeur, revenu du pays des étoiles, se perd cette fois-ci vers un horizon fuyant et insondable.

"Soleil, j'ai besoin de toi !"

Nous voici à l'hôtel. Les plus fatigués disparaissent en bredouillant un bref "on se voit plus tard pour manger" tandis que le reste de l'équipage s'échange dans le hall tous les bons tuyaux possibles à propos de la ville et de ce qu'il est envisageable d'y faire.

"J'ai rendez-vous avec un avion à 14h... qui veut venir?", dis-je nonchalamment.

Piqués au vif, les pilotes réagissent les premiers. "Quoi, qui, où, comment...?"

Rendez-vous est pris pour 13 heures. Le commandant, deux copilotes, une hôtesse et moi-même nous inscrivons à l'expédition aéronautique sous réserve d'une amélioration météo.

Pendant que mes collègues s'éclipsent pour récupérer au mieux de leur nuit de travail, je résiste encore un moment le temps d'appeler l'aéroclub pour évaluer nos chances de réussite et par la même occasion, confirmer notre venue à plusieurs.

"Ne t'inquiète pas, ça va se lever, ça se lève toujours", me répond Juan.

Il est 13 heures 30 lorsque, reposés et heureux de constater en effet que le brouillard n'est maintenant qu'un lointain souvenir, nous arrivons sur le terrain de Vitacura.

La multitude de planeurs attire immédiatement l'attention de Bruno, l'un de nos copilotes, également chef pilote du club vol à voile de Chartres. Quelques machines sont déjà prêtes à partir avec non loin leurs pilotes fébriles, à l'affut du moindre petit cumulus providentiel.

Le ciel semble les narguer d'un bleu arrogant comme pour titiller encore un peu leur patience.

Pas loin d'une trentaine de Blanik, Pilatus et autres Discuss peuplent ainsi un parc avion qui nous tend ses possibilités de voler sur un plateau d'argent.

Mais ce n'est pas avec un de ces appareils que nous avons rendez-vous cet après-midi...

Voilà notre monture qui arrive justement en bout de taxiway, sortant de son hangar, rien que pour nous. Le bruit de son moteur me fascine déjà, déchirant le silence du ciel avant la tempête de bonheur.

Je pense au Boeing triple 7 que je viens d'abandonner quelques heures plus tôt, à son cockpit aux instruments modernes, à ses 262 sièges au confort dernier cri, à ses 16 membres d'équipage, à ses 900 km/h en croisière, aux milliers de kilomètres qu'il peut parcourir...

Mes centaines d'heures de travail à bord du long-range ne vont avoir aucune peine à s'effacer devant l'appel du petit frère en bois et toile.

Et je ne suis pas la seule de cet avis ! Les appareils photo s'activent, les sourires s'élargissent, nos pilotes se précipitent au devant du Boeing Stearman qui approche lentement de notre point de rencontre.

D'un mouvement preste, Don Eduardo l'aviateur descend de cette merveille qui brille de mille reflets sous un soleil aguicheur.

Ancien avion militaire d'entrainement américain, le Stearman n'a aujourd'hui de guerrier que sa traque infernale du nuage et les batailles qu'il livre au vent selon l'appétit de voler de chacun.

Un peu plus de 200 chevaux, un moteur en étoile... je m'attarde davantage sur son profil galbé aux couleurs flamboyantes et à sa poésie éloquente plutôt qu'à ses caractéristiques techniques.

Cet avion a un charme fou.

Une fois les présentations effectuées, il faut choisir un premier passager. Les hommes sont galants et décident que les hôtesses seront les leaders de la séance de baptêmes. Je cède ma place d'impatiente à Fadila comme pour mieux apprécier la récompense qui viendra plus tard.

Notre commandant monte sur l'aile pour aider à son installation tandis que Bruno et Olivier font le tour de l'avion. Sûrement une déformation professionnelle. Pouce levé, notre hôtesse est prête au départ.

Mise en route, petite fumée prometteuse, l'avion respire.

Nous surveillons son alignement en piste 25, mise en puissance, décollage. Fadila part taquiner sa joie de voler pour la première fois en petit coucou.

40 minutes plus tard, c'est à mon tour de m'installer à l'avant de l'appareil mythique. Don Eduardo m'affuble d'un casque à la St Ex, tout en cuir, qui me donne l'air d'être un énorme insecte avec ses grosses lunettes protectrices anti-gravillons.

Mon impatience se transforme alors en enthousiasme et ce n'est qu'une fois dans les airs que je prends conscience que je réalise un nouveau rêve. Mon sourire moucheron peut en témoigner !

"Faites que le rêve dévore votre vie..." disait justement Saint Exupery. Qu'y a-t-il de plus idyllique qu'un chemin de vie parsemé d'idéaux qui se concrétisent?

Mon aviateur me parle à la radio entre deux contacts avec la zone de contrôle de Santiago. Le bruit est assourdissant de bien-être; je n'entends presque rien dans le casque. Mes oreilles s'emplissent de ce vent qui siffle tout autour de nous en me tirant par les épaules comme pour me garder au plus profond de l'avion et ne faire plus qu'un avec notre valse aérienne.

Pas de carte, peu d'instruments, nous naviguons de façon bohème et fantaisiste en laissant les ailes du biplan s'emparer du paysage entre ses haubans.

La Cordillère des Andes nous accueille mêlant ses éclats d'ocre à notre béatitude que nous laissons perler aux quatre coins de l'azur.

Encore quelques minutes d'effleurements entre voilures et montagnes, puis vient le moment de réaliser qu'au sol, trois pilotes trépignent sûrement aussi d'impatience.

Il est 18 heures passées lorsque le soleil disparaît furtivement derrière le relief laissant sa place au pays de la nuit, peuplade d'imaginaire et de romanesque que nous connaissons bien.

L'hélice du Stearman exale ses derniers accords, brassant pendant quelques précieuses secondes nos sourires qui résonnent encore d'émotion dans le lointain d'un jour déjà évaporé.

Le lendemain, 13 heures de vol nous attendent pour notre retour en France. Nous devons abandonner le Chili, cette terre des extrêmes, tantôt aride, tantôt glaciaire, qui nous a offert ses plus belles faveurs aujourd'hui. Cette balade en biplan a comme un goût d'éternel et c'est comblée que je vais partir non sans penser aux 16 millions de chiliens, isolés du monde, ce peuple étonnant et enchanteur...

Je quitte le Chili, ses trésors, ses 16 millions d'âmes et un peu plus de la mienne que j'y laisse à chaque fois.

vendredi, septembre 21, 2007

Un sourire est souvent l'essentiel (St Exupery)


C'était il y a une semaine. Je ne savais pas que les rayons de livres pour enfant étaient aussi fournis. Que peut-on bien lire à 10 ans? J'erre indécise entre la bibliothèque rose et les livres de coloriage. Non, à 10 ans, on ne colorie déjà plus je crois. Ou peut-être que si? 10 ans en Guinée est-ce l'équivalent de 10 ans en France? Je passe ainsi 2 heures devant les étals à ne pas savoir que choisir. J'opte finalement pour les Contes d'Andersen, "la petite fille aux allumettes", "la petite sirène", idéal pour une fillette pensai-je. Sans le savoir, j'étais complètement à côté de la plaque.

Lundi dernier, le réveil sonne à 4h30. C'est assez inhabituel pour un navigant long-courrier, plutôt adepte des vols de nuit. C'est même très tôt mais la mission que je dois accomplir ce matin-là me fait pousser des ailes inespérées.

Deux jours auparavant, je recevais un dossier complet avec toutes les informations nécessaires à la bonne exécution de ma tâche: "prendre le vol de 9h00 pour Genève et attendre."

9h00, c'est un peu juste à mon goût pour un rendez-vous à 10h30. Tout un tas d'impondérables peuvent interférer en ma défaveur et m'empêcher d'embarquer: problème de remplissage, de masse, avion en panne... Mon billet GP étant limité aux seules places libres dans l'avion, je préfère prendre le vol de 7h00 par mesure de précaution.

J'arrive ainsi à Genève avec un peu plus de deux heures d'avance parmi une nuée de cadres plus ou moins pressés d'aller travailler.

Assise côté français entre un bon café et l'Omega Point d'Otelli, je ne peux empêcher mon esprit de s'embouteiller de questions existentielles: "que vais-je lui dire? que va-t-elle me dire? comment est-elle? vais-je être à la hauteur?" Du haut de mes 35 ans, j'ai l'impression ce matin d'être une collégienne complètement timorée à l'idée d'un premier rendez-vous.

Il faut dire que les enfants, je ne connais pas bien. Nous avons souvent des UM à bord de nos avions mais ces enfants sont des surdoués du voyage; habitués de nos lignes, ils savent comment attacher leur ceinture et quand la détacher presque mieux que les PNC. Les couloirs du terminal 2 de CDG n'ont pas de secrets pour eux et parfois, ils cachent la petite pochette UM verte accrochée à leur cou pour prouver qu'ils sont grands et débrouillards. Ils n'ont pratiquement pas besoin de nous, si ce n'est pour la surveillance sécuritaire liée à leur voyage.

Aujourd'hui, l'attention que je dois porter à Fatoumata est différente. La surveiller constamment, lui donner ses médicaments, à boire et à manger si nécessaire, l'accompagner aux toilettes, ne jamais la laisser seule, la suivre comme son ombre et ce, de la façon la plus naturelle possible. Et pour ajouter une petite notion de stress supplémentaire, faire que ce voyage en avion se déroule bien toutes phases de vol confondues. Comment va-t-elle réagir au décollage, aux turbulences...? Elle est arrivée en Suisse par avion il y a trois mois au départ de Conakry via Roissy, mais vu son état médical du moment, il est certain qu'elle n'a pas profité de son voyage comme un enfant en bonne santé aurait pu en profiter.

Il est 11h00 lorsqu'elle arrive enfin, accompagnée par un monsieur d'un certain âge. Je la trouve grande pour ses 10 ans.

Elle est en pleine forme.

"Salut Fatoumata, comment tu vas?"

J'affiche un sourire naturel et tout en m'accroupissant, je lui demande si elle parle français.

"Un peu", me répond-elle.

J'ai l'air bien godiche avec mes Contes d'Andersen... Elle me les prend quand même des mains et s'attarde sur les images. Le monsieur me tend alors diverses enveloppes et un dossier médical à transmettre au prochain accompagnateur ainsi que les cachets que la petite doit prendre pendant son voyage. Après une poignée de main, une bise à l'enfant et un sourire franc & bienheureux échangé entre nous, le monsieur s'éloigne, sa mission s'arrêtant là. L'histoire ne dit pas s'il riait de la façon gauche avec laquelle je débutais dans le 'milieu'. "Il fallait lui apporter du coloriage ma bonne dame", devait-il penser. Ou bien s'il était tout simplement ravi que la petite aille mieux. Les deux, sûrement !

Fatoumata me prend la main spontanément. Je la sens prête à me suivre au bout du monde ce qui est plutôt bon signe. Une fois les formalités d'enregistrement et de sûreté effectuées, nous montons à l'étage pour attendre l'Airbus qui doit nous emmener vers Paris. Nous choisissons d'emblée une place située devant les vitres donnant sur le tarmac.

"Tu vois le gros avion là, on va monter dedans ensemble et aller voir les nuages d'un peu plus près."

"Toi et moi dans gros avion", me dit-elle alors en souriant.

Nous avons trouvé un terrain d'entente. Le langage avion, ça, je connais bien. J'attrape une brochure publicitaire d'Air France vantant les mérites du Boeing triple 7 et lui montre un peu à quoi ça ressemble. Elle est aussitôt attirée par les écrans vidéo individuels. Je lui annonce fièrement qu'elle aura une télé pour elle toute seule en rentrant tout à l'heure à la maison.

Elle mentionne alors ses parents et son petit frère avec une retenue déconcertante. Les événements de l'existence ont fait grandir cette enfant trop vite la rendant malgré elle plus mature que n'importe quel enfant de son âge. Son sourire est timide mais je parviens tout de même à lire au fond de ses yeux brillants la joie innocente et légitime de ce fragile retour à la vie.

L'accueil de mes collègues dans l'avion est très enjoué malgré leur lever tôt à eux aussi. Ils nous installent au cinquième rang où nous avons trois places à nous partager à deux. Fatoumata hérite tout naturellement du hublot tandis que nous laissons au centre sa peluche et le fameux livre de contes. Assise donc côté couloir, je sors de mon sac le Cosmo du mois en le passant à la petite en espérant avoir un peu plus de succès avant le départ. Les photos de mode la fascinent bien sûr immédiatement. Je l'aide à feuilleter les pages et nous tombons malencontreusement sur un article du magazine intitulé "20 idées coquines au banc d'essai". Heureusement, arrive au même moment l'hôtesse tel un Zorro ailé avec un livre de jeux et quelques crayons de couleur qu'elle offre à la jeune passagère. La situation est sauve et le Cosmo incriminé disparaît judicieusement. Ma check-list lecture pour enfant est vraiment à parfaire !

Mise en route de l'avion. Nous avançons enfin vers la piste puis l'avion s'aligne.

Je ne quitte pas Fatoumata des yeux pendant toute la mise en puissance.

Décollage... elle se retourne soudain vers moi avec un sourire immense ! Elle a adoré cette sensation d'élévation qui assurément la rapproche un peu plus des retrouvailles avec sa famille en Guinée. Bien calée au fond de son siège, elle ne se lasse pas de regarder le ciel et ces nuages que je lui avais promis un peu plus tôt.

Les 45 minutes de vol se succèdent ensuite paisiblement, sans turbulence. Un rapide passage aux toilettes et un repas léger plus tard, nous arrivons à Roissy en plein hub des correspondances.

Les sacs de la petite ont été enregistrés jusque Conakry ce qui nous évite l'attente des tapis bagages. Toujours tenues par la main, nous nous dirigeons vers le terminal 2E où nous attend Nicole. C'est elle qui va prendre en charge la suite des opérations en accompagnant Fatoumata jusqu'en Afrique. Je me serais bien occupée de toute la mission si mon travail ne m'appelait pas le lendemain à un embarquement tôt pour New York...

Nicole la met tout de suite à l'aise en lui montrant un gros paquet de feutres de toutes les couleurs. "Le plus souvent, c'est ce que préfèrent les enfants que l'on accompagne", me dit-elle. Bon, je ferai mieux la prochaine fois !

Il est 14h30 lorsque je les quitte devant la banque d'enregistrement numéro 4 du 2E non sans avoir au préalable fait un gros bisou à la petite. En m'éloignant et en nous disant au revoir, elle m'a tout simplement souri et à cet instant, j'ai compris que malgré toutes mes maladresses, ma mission était réussie.

Grâce à la chaîne humanitaire, Fatoumata a reçu un coeur tout neuf et peut aujourd'hui rentrer chez elle sereinement.

C'était mon premier accompagnement d'enfant pour Aviation sans frontières. 700 bénévoles donnent ainsi de leur temps pour perpétrer cette chaîne des sourires aux quatre coins du monde.

Ce temps qui fait naître et mourir, ce temps qui fait parfois revivre.

Susana
pour ASF.

jeudi, juillet 26, 2007

Le panneau, saleté de panneau


Ce matin, l'équipage de l'AF455 est rentré de Sao Paulo sous le crachin et les nuages gris.

Arrivés à la cité PN de Roissy, nous nous sommes tous embrassés entre navigants comme il est coutume de le faire chez Air France. La "place des bisous", petite salle coincée entre couloirs et ascenseurs, est un passage obligé pour clore la rotation et ainsi redémarrer un nouveau cycle. Demain, nous revolerons entre collègues et à nouveau nous nous embrasserons avec l'espoir de revoler ensemble ou au moins de se recroiser dans ce flux de 18000 pilotes et PNC.

Puis il y a le panneau.

Saleté de panneau que nous regardons toujours du coin de l'oeil en espérant ne jamais y voir quelqu'un de connu.

Il y en a un au niveau de la cafétéria de la cité, puis à chaque étage de division et à chaque secteur. Au moins on est sûr de ne pas le rater en rentrant de vol lorsque l'on passe chercher son courrier ou sa doc dans le casier.

Instructrice, commandant de bord, ancienne hôtesse Concorde... leur sourire sur ce panneau accompagne l'annonce de leur décès en une phrase très brève: "nous sommes au regret de vous annoncer..."

Le 21 Juillet dernier, D.K. est décédé. Il était steward sur le secteur Europe, un garçon d'à peine 30 ans, adorable. C'est en rentrant de Sao Paulo ce matin que j'ai vu son sourire sur ce fichu panneau. Par deux fois nous avions eu l'occasion de voler ensemble à mes tous débuts sur le réseau Moyen-Courrier. Il avait été un excellent inspirateur, m'expliquant le métier à sa manière, de façon très généreuse. Nous nous sommes croisés il y a 10 jours à peine, ravis de nous revoir entre deux vols.

Nous ne sommes pas de la même famille, nous ne sommes pas des amis de longue date mais entre navigants, nous avons besoin des uns et des autres pour pouvoir partir et revenir et ainsi créer chaque jour ce fabuleux collectif de travail aux voyages universels.

Perdre l'un des nôtres est une bien triste nouvelle.

Alors, navigants, pilotes, aviateurs... ne soyez pas demain un simple sourire sur un panneau, cette saleté de panneau.

Souriez à la vie et surtout, volez prudemment.

vendredi, mars 16, 2007

Là où se termine la Terre


La cabine est prête, le "cabin ready" est lancé au poste. Chaque PNC est alors assis, prêt pour un atterrissage qui intervient après plus de 13h30 de vol. Nous sommes en longue finale au bout du monde, à Santiago du Chili. Pendant ce temps là, un chien errant se promène tranquillement sur la piste. Arrêt décollage du précédent, nous remettons les gaz. En cabine, la sensation de poussée sur le triple 7 est légère, on vient de gagner un tour de manège supplémentaire en bordure de Cordillère.
Le chef de cabine principal rassure nos passagers quant à cette procédure, tout à fait normale. L'équipage doit maintenir sa concentration, surtout ne pas baisser la garde. Dans le cockpit, l'un de nos 4 pilotes jubile sûrement de l'intérieur tout en égrenant sa checklist "tour de piste comme à l'école".

Plus le vol est long, plus le renfort de pilotes est nécessaire. La répartition finale des tronçons est décidée par le commandant en fonction du nombre d'atterrissages et décollages de chacun. Sur cette rotation, Guy, notre CDB, propose que chaque PNT soit PF sur chaque branche, ce qui signifie que chacun fera au moins un décollage ou un atterrissage. Comme ça, pas de jaloux. Sauf qu'aujourd'hui, Patrick gagne le gros lot car on peut ne connaître que trois remises de gaz dans toute une carrière de pilote long-courrier...

A la descente de l'avion, Guy s'amuse des commentaires de ses copilotes qui glorifient à tour de rôle la chance indécente de leur collègue. Dans la file qui nous mène au contrôle des passeports, nous avons loisir à commenter tous ensemble ce petit épisode qui déjà colore la rotation d'une douce teinte d'enthousiasme galopant.

Olivier ne regrette pas notre desiderata commun. Voilà plusieurs semaines qu'avec cet ami collègue nous projetions de partir sur une rotation identique. Issus du même stage d'intégration PNC il y a presque trois ans, l'occasion de voler ensemble se présente enfin. En décembre, il me laissait libre choix de la destination en me confiant le soin de demander notre vol sur les ordinateurs dédiés de la cité PN.

L'élaboration-planning a donc exaucé nos voeux en nous envoyant bien volontiers tous les deux à Santiago, destination qu'aucun membre de l'équipage ne connaît finalement. Ravi de ma sélection, il adhère complètement à ma proposition de programme pour ces 48 heures sur place, à savoir au moins une journée de trekking dans la Cordillère des Andes. Notre emportement et notre motivation pour la balade est contagieux: 6 collègues PNT et PNC se joignent à nous le lendemain très tôt pour partir à la découverte de la montagne.

En chemin, nous croisons une multitude de touristes, venus tout comme nous découvrir une nature absolument bouleversante et fascinante. Semblables au ciel, les hauteurs changent d'apparence à chaque regard. Jamais les mêmes couleurs, jamais les mêmes ombres... L'écho des nuages ricoche ainsi sur les versants multicolores comme pour nous montrer la route vers le sommet. Pour notre plus grand plaisir, à près de 2500 mètres, le ciel se mêle subtilement à la montagne pour nous offrir un nouveau monde d'élévation vraiment somptueux! Nous rencontrons également de nombreux Chiliens, venus en famille profiter du soleil en altitude. Quel peuple enchanteur! Leur accueil est terriblement spontané et chaleureux.

L'équipage est entrain de vivre des moments vraiment très beaux, que ce soit au coeur de la nature ou bien au contact de ces gens du lointain. Ces moments de grâce sont si riches et à la fois si infimes dans toute une vie que d'eux-mêmes ils seront épargnés au-delà du souvenir éphémère. Bien plus qu'une évocation, ces quelques heures font désormais partie de moi et des plus beaux moments de ma vie. Pour s'évader, un simple battement d'aile, un simple battement de cil suffit.

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises en découvrant le lendemain matin pendant le petit-déjeuner qu'il y a un aérodrome à moins de 20 minutes de marche de l'hôtel! Je suis réquisitionnée par Patrick, notre heureux pilote, ex-instructeur sur Alphajet, un plan de la ville à la main, pour l'accompagner et aller voir à quoi peut bien ressembler ce "club de planeadores de Santiago".

Il est tout de même plus de 10h du matin lorsque nous arrivons au terrain de Vitacura. Nous gardons un oeil constant sur la montre, sachant que nous devons quitter l'hôtel en habit d'apparat pour le vol retour vers Paris à 14h... Après un coup d'oeil aux vieux planeurs Blanik parqués juste devant le club house, nous sommes immédiatement reçus par le responsable de permanence qui nous autorise comme bon nous semble à nous promener au gré des hangars. Janus, Discuss, le parc planeurs est impressionnant! Pas moins de 26 machines sont ainsi imbriquées les unes dans les autres dans un souci d'optimisation d'espace. Puis nous voyons un PA-12 s'aligner et décoller, puis un Cessna 172. Tiens, il n'y a pas que du vol à voile!

Soudain, l'oreille exercée de Patrick perçoit un bruit de moteur inhabituel. Nous nous précipitons à la barrière pour voir surgir prestement un Boeing Stearman sur le départ faisant ronronner fièrement son moteur en étoile. Ni une, ni deux, "mon" pilote commence à s'agiter de joie, m'affirmant que c'est son rêve de gamin de monter dans cet avion! Le responsable de permanence est ainsi réquisitionné pour nous renseigner sur un éventuel baptême... C'est bien sûr possible mais il faut attendre qu'il revienne et que le terrain rouvre après la messe. En effet, un accord courtois a été passé avec l'église se trouvant en bout de piste: pour que le prêtre puisse procéder à sa célébration quotidienne, l'aérodrome accepte de fermer entre midi et deux! C'est raté pour cette fois-ci, nous n'avons pas assez de temps.

Nous restons quand même un peu sur le terrain et rencontrons deux autres "touristes aéronautiques", venus également à l'improviste. Eux, ce sont les planeurs qui les intéressent, et leur créneau est déjà réservé pour le début de l'après-midi. Pilotes pour Air Canada, ils sont comme nous, toujours à la recherche d'aventures aériennes inhabituelles en escale. Les quelques cumulus qui commencent à se former au-dessus de la Cordillère sont un heureux présage à leur balade qui sans doute sera mémorable. La discussion se poursuit ensuite gaiement sous une pluie incessante de soleil. On se rend compte qu'au bout du monde, les plaisirs simples de voler restent intacts et que l'aviation unit les hommes où que l'on se trouve. Avec Patrick, on se regarde alors et on se promet de revenir à Santiago pour satisfaire notre envie de voler sur le Stearman.

Patrick est retourné au Chili il y a quelques semaines et a pu réaliser son rêve d'enfant. Pour preuve, il m'a envoyé par mail une photo de lui assis dans le Boeing avec ce sourire des gens heureux. Pour ma part, je retourne au Chili à la fin du mois de Mars, là où se termine la Terre, là où commencent la magie et le rêve.